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Théorie des langages · C3 Langages algébriques · Chapitre 2 · 7 h

Automates à pile

Pile et transitions ; acceptation par pile vide ou par état final ; équivalence avec les grammaires hors contexte ; lemme de pompage algébrique.

Le chapitre 7 a montré comment engendrer les langages algébriques avec des grammaires. Il manque la contrepartie que le bloc II avait pour les réguliers : la machine qui les reconnaît. Le chapitre 6 avait diagnostiqué le manque avec précision — un automate fini ne sait pas compter, faute de mémoire non bornée. La solution est d'ajouter cette mémoire, sous une forme très particulière : une pile.

Ce choix n'est pas arbitraire. Une pile — dernier entré, premier sorti — est exactement ce qu'il faut pour apparier des symboles de part et d'autre : empiler à l'aller, dépiler au retour. C'est le mécanisme qui vérifie que les parenthèses d'un programme sont bien équilibrées, et c'est la même idée qui reconnaît anbna^n b^n.

L'automate à pile

Un automate à pile est un automate fini augmenté d'une pile de capacité illimitée. À chaque transition, il peut désormais :

La transition dépend donc de trois choses — l'état, la lettre lue, le sommet de la pile — et agit sur deux — l'état et la pile. La contrainte essentielle, celle qui définit le modèle et fixe sa puissance, est que l'automate n'accède qu'au sommet : il ne voit ni ne modifie le reste de la pile. Il travaille sur une mémoire non bornée, mais d'accès strictement discipliné.

L'intuition à garder : la hauteur de la pile est un compteur. Pour anbna^n b^n, on empile un jeton à chaque aa et on en dépile un à chaque bb. La pile monte pendant les aa, redescend pendant les bb, et se retrouve vide exactement quand les deux nombres sont égaux. Ce compteur peut grimper aussi haut qu'on veut — c'est précisément la mémoire non bornée que les états finis ne pouvaient offrir.

Deux critères d'acceptation

Un automate à pile peut décider d'accepter de deux manières, et il faut connaître les deux :

Ces deux critères sont équivalents : tout langage reconnu par pile vide l'est aussi par état final, et réciproquement, quitte à transformer l'automate. On choisit celui qui rend la construction la plus naturelle. Pour anbna^n b^n, l'acceptation par pile vide est la plus directe — « autant de bb que de aa » se traduit littéralement par « la pile est retombée à vide » —, et c'est celle de l'exercice.

Quiz · 1 question

Dans l'automate à pile qui reconnaît aⁿbⁿ (empiler un jeton par a, dépiler un par b, accepter par pile vide), que représente la hauteur de la pile en cours de lecture ?

  • Le nombre total de lettres déjà luestoutes les lettres
  • Le nombre de a lus mais pas encore appariés à un ba non encore appariés
  • L'état courant de l'automate fini sous-jacentétat de contrôle

Réponse : Chaque a empile un jeton, chaque b en dépile un : la hauteur de la pile est donc le nombre de a lus qui n'ont pas encore été « payés » par un b. Elle monte pendant la phase des a, descend pendant celle des b, et vaut zéro exactement quand les deux nombres s'égalisent. C'est ce compteur non borné — impossible avec un nombre fini d'états — qui permet à l'automate à pile de reconnaître aⁿbⁿ, hors de portée des automates finis.

L'équivalence avec les grammaires

Voici le résultat central du chapitre, l'analogue du théorème de Kleene un étage plus haut :

Les automates à pile reconnaissent exactement les langages engendrés par les grammaires hors contexte.

Grammaire et automate à pile sont donc deux visages du même objet : le premier engendre, le second reconnaît, la même classe des langages algébriques. On peut transformer effectivement l'un en l'autre — d'une grammaire, on construit un automate à pile qui simule ses dérivations sur la pile ; d'un automate à pile, on extrait une grammaire.

Une différence capitale avec le bloc II mérite d'être soulignée, car elle prend à contre-pied l'intuition acquise au chapitre 4. Là, déterministe et non déterministe étaient équivalents. Ici, ce n'est plus vrai : les automates à pile non déterministes sont strictement plus puissants que les déterministes. Certains langages algébriques n'ont pas d'automate à pile déterministe. C'est le non-déterminisme qui donne toute sa force au modèle — et c'est aussi ce qui rend l'analyse syntaxique générale (chapitre 9) plus délicate que l'analyse lexicale, laquelle reste dans le monde déterministe des automates finis.

Le lemme de pompage algébrique

Ayant élargi la classe, on retrouve la question du chapitre 6 : y a-t-il des langages qui échappent même aux grammaires hors contexte ? Oui — et l'outil pour le prouver est un lemme de pompage algébrique, cousin de celui des réguliers.

L'idée est la même — un objet fini forcé de se répéter sur une entrée assez longue — mais un arbre de dérivation profond doit réutiliser une variable sur un chemin, ce qui crée deux zones pompables simultanément au lieu d'une. Le lemme s'énonce donc avec une décomposition en cinq morceaux : tout mot assez long wLw \in L s'écrit w=uvxyzw = uvxyz avec vyvy non vide, vxy|vxy| borné, et uvixyizLuv^ixy^iz \in L pour tout i0i \geq 0. On pompe vv et yy ensemble.

L'usage est identique à celui du chapitre 6 : prouver qu'un langage n'est pas algébrique. Le cas d'école est anbncna^n b^n c^n — trois familles à équilibrer en même temps. Une pile sait apparier deux familles (aa contre bb), mais elle n'a qu'un sommet : elle ne peut pas suivre simultanément un troisième compte. Le pompage à deux zones fait précisément apparaître ce déséquilibre, et prouve que anbncna^n b^n c^n dépasse les automates à pile.

On retrouve ainsi, un cran plus haut, exactement la structure du bloc II : un modèle de machine, une classe de langages, et un lemme de pompage qui en marque la frontière — au-dessus commencent les langages contextuels, puis la machine de Turing.

Quiz · 1 question

Une différence majeure sépare les automates finis des automates à pile concernant le non-déterminisme. Laquelle ?

  • Pour les deux modèles, déterministe et non déterministe sont équivalentséquivalence dans les deux cas
  • Pour les automates à pile, le non déterministe est strictement plus puissant que le déterministe ; pour les automates finis, les deux sont équivalentsnon-déterminisme strictement plus fort ici
  • Les automates à pile déterministes sont plus puissants que les non déterministesdéterministe plus fort

Réponse : Au chapitre 4, la déterminisation prouvait que AFN et AFD reconnaissent les mêmes langages : le non-déterminisme n'ajoutait aucune puissance aux automates FINIS. Pour les automates À PILE, ce n'est plus vrai : les versions non déterministes reconnaissent strictement plus de langages que les déterministes — certains langages algébriques n'ont aucun automate à pile déterministe. C'est le non-déterminisme qui fait coïncider les automates à pile avec les grammaires hors contexte, et cela rend l'analyse syntaxique générale plus difficile que l'analyse lexicale.

À vous

L'exercice rend tangible l'idée maîtresse du chapitre : la pile permet de compter. Vous implémentez le moteur d'un automate à pile qui reconnaît anbna^n b^n par pile vide — empiler un jeton par aa, dépiler un par bb, accepter si la pile finit vide — et vous voyez la hauteur de la pile monter puis redescendre.

C'est ce compteur non borné, impossible avec un nombre fini d'états, qui fait basculer des langages réguliers aux langages algébriques. En le codant, vous touchez du doigt à la fois la puissance du modèle (il compte) et sa limite (il n'a qu'un sommet, d'où anbncna^n b^n c^n hors d'atteinte).

Exercice de code

Implémentez le moteur d'un automate à pile qui reconnaît a^n b^n par pile vide : empiler un jeton par a, dépiler un jeton par b, accepter si la pile finit vide. Observez que la hauteur de la pile est la mémoire non bornée qui manquait aux automates finis.

Point de départ

// Un automate à pile = un automate fini + une PILE. C'est la pile qui donne
// la mémoire non bornée qui manquait au chapitre 6.
//
// Idée pour L = { a^n b^n } : EMPILER un jeton à chaque 'a', DÉPILER un jeton
// à chaque 'b'. Si la pile est vide à la fin (et qu'on n'a jamais dépilé à
// vide, ni lu un a après un b), alors il y avait autant de b que de a.
// Acceptation PAR PILE VIDE.

// ── À VOUS : le moteur de reconnaissance ────────────────────────────────────
function accepte(mot) {
  const pile = [];
  let phase = "a";              // on lit d'abord des a, puis des b
  for (const c of mot) {
    if (c === "a") {
      // à compléter : on ne doit plus lire de a une fois en phase b
      // puis empiler un jeton
    } else if (c === "b") {
      // à compléter : passer en phase b ; dépiler un jeton ;
      // si la pile est déjà vide -> trop de b -> rejet
    } else {
      return false;            // symbole hors alphabet
    }
  }
  // à compléter : accepté si la pile est VIDE à la fin
  return false;
}

// ── Vérification ────────────────────────────────────────────────────────────
const tests = [
  ["",       true],    // n = 0
  ["ab",     true],    // n = 1
  ["aabb",   true],    // n = 2
  ["aaabbb", true],    // n = 3
  ["aab",    false],   // 2 a, 1 b
  ["abb",    false],   // 1 a, 2 b
  ["ba",     false],   // b avant a
  ["abab",   false],   // pas de la forme a...a b...b
];
for (const [mot, attendu] of tests) {
  const r = accepte(mot);
  console.log("'" + mot + "'".padEnd(8) + " -> " + r + (r === attendu ? "  ok" : "  ✗"));
}

Solution

function accepte(mot) {
  const pile = [];
  let phase = "a";
  for (const c of mot) {
    if (c === "a") {
      if (phase === "b") return false;   // un a après un b : forme interdite
      pile.push("X");                    // EMPILER : un jeton par a
    } else if (c === "b") {
      phase = "b";
      if (pile.length === 0) return false; // DÉPILER à vide : trop de b
      pile.pop();                          // DÉPILER : un jeton par b
    } else {
      return false;
    }
  }
  return pile.length === 0;               // pile vide <=> autant de b que de a
}

// ── Ce que l'exercice enseigne ──────────────────────────────────────────────
//
// 1. La PILE est la mémoire qui manquait. La hauteur de la pile compte les a
//    non encore appariés — elle peut monter aussi haut qu'on veut, ce qu'un
//    nombre FINI d'états ne pouvait pas faire (chapitre 6). C'est très
//    exactement ce qui fait passer des langages réguliers aux algébriques.
//
// 2. On n'accède qu'au SOMMET de la pile — c'est la contrainte du modèle, et
//    sa limite. On peut apparier a et b (a^n b^n), mais on ne peut pas
//    apparier TROIS familles à la fois : a^n b^n c^n échappe même aux
//    automates à pile (lemme de pompage algébrique, plus bas dans le cours).
//
// 3. Deux critères d'acceptation existent et sont équivalents :
//    - par PILE VIDE (utilisé ici) ;
//    - par ÉTAT FINAL (on accepte si on finit dans un état acceptant).
//    On passe de l'un à l'autre sans changer la classe de langages reconnus.
//
// 4. Équivalence fondamentale : les automates à pile (NON déterministes)
//    reconnaissent EXACTEMENT les langages engendrés par les grammaires hors
//    contexte (chapitre 7). C'est l'analogue du théorème de Kleene, un étage
//    plus haut. Attention : contrairement aux automates finis, les automates
//    à pile déterministes sont STRICTEMENT moins puissants que les non
//    déterministes.

Ce que la suite en fait

Le bloc III est complet : grammaires pour engendrer, automates à pile pour reconnaître, reliés par une équivalence, et un lemme de pompage pour en marquer la limite. Vous avez maintenant deux étages de la hiérarchie de Chomsky, chacun avec sa machine, sa notation et sa frontière.

Le bloc IV quitte la théorie pure pour l'application qui lui donne tout son sens. Le chapitre 9 montre comment ces deux étages travaillent ensemble dans un compilateur : les langages réguliers (automates finis, chapitres 3 à 6) découpent le texte source en unités lexicales, et les langages algébriques (grammaires, ce bloc) en reconstruisent la structure. Toute la théorie du cours converge là.

À retenir

Flashcards · 4 cartes

Qu'ajoute un automate à pile à un automate fini, et quel problème cela résout-il ?
Une PILE de capacité illimitée : à chaque transition, il lit une lettre (ou ε), consulte/dépile le sommet, et empile de nouveaux symboles — mais n'accède QU'AU sommet. La hauteur de la pile fournit un compteur non borné, la mémoire qui manquait aux automates finis (chapitre 6). C'est ce qui permet de reconnaître aⁿbⁿ : empiler par a, dépiler par b, accepter pile vide.
Quels sont les deux critères d'acceptation d'un automate à pile ?
Par PILE VIDE (accepter si la pile est vide à la fin de la lecture) et par ÉTAT FINAL (accepter si on termine dans un état acceptant). Les deux sont équivalents : tout langage reconnu par l'un l'est par l'autre, quitte à transformer l'automate. On choisit le plus naturel — pour aⁿbⁿ, la pile vide traduit directement « autant de b que de a ».
Quelle équivalence fondamentale relie automates à pile et grammaires, et quelle particularité les distingue des automates finis ?
Les automates à pile (non déterministes) reconnaissent EXACTEMENT les langages engendrés par les grammaires hors contexte — l'analogue du théorème de Kleene, un étage plus haut. Particularité : contrairement aux automates finis (où AFN ≡ AFD), les automates à pile NON déterministes sont STRICTEMENT plus puissants que les déterministes.
À quoi sert le lemme de pompage algébrique, et quel langage échappe aux grammaires hors contexte ?
À prouver qu'un langage N'EST PAS algébrique. Il décompose tout mot assez long en cinq morceaux w = uvxyz (avec vy non vide, |vxy| borné) et pompe v et y ENSEMBLE : uvⁱxyⁱz ∈ L pour tout i. Le cas d'école est aⁿbⁿcⁿ : une pile n'a qu'un sommet et peut apparier deux familles, pas trois simultanément. Au-dessus commencent les langages contextuels.

Exercices d'entraînement

Exercice 1

Un automate à pile pour les palindromes

Décrire le fonctionnement d'un automate à pile reconnaissant les palindromes de longueur paire {wmiroir(w)wΣ}\{w \cdot \text{miroir}(w) \mid w \in \Sigma^*\}. Pourquoi le non-déterminisme est-il indispensable ?

Correction

Principe. L'automate travaille en deux phases :

  1. Première moitié : à chaque lettre lue, il l'empile.
  2. Seconde moitié : à chaque lettre lue, il la compare au sommet de la pile ; si elles coïncident, il dépile, sinon il échoue.

On accepte par pile vide : si la seconde moitié est bien le miroir de la première, chaque lettre annule sa symétrique et la pile se vide exactement à la fin.

Pourquoi le non-déterminisme ? L'automate ne connaît pas le milieu du mot : rien ne signale où finit la première moitié. Il doit donc deviner l'instant de bascule entre empiler et comparer, et accepter s'il existe un choix de milieu qui mène à la pile vide. Un automate à pile déterministe ne pourrait pas reconnaître ce langage — c'est un cas où le non-déterminisme est strictement plus puissant (chapitre 8).

Exercice 2

Au-delà des langages algébriques

Esquisser, à l'aide du lemme de pompage algébrique, pourquoi {anbncnn0}\{a^n b^n c^n \mid n \geq 0\} n'est pas un langage algébrique.

Correction

Supposons-le algébrique, de longueur de pompage pp, et prenons w=apbpcpw = a^p b^p c^p. Le lemme décompose w=uvxyzw = uvxyz avec vyvy non vide et vxyp|vxy| \leq p.

Comme vxyp|vxy| \leq p, ce facteur ne peut chevaucher que deux des trois blocs consécutifs (a/b, ou b/c) : il est trop court pour toucher à la fois les a et les c, séparés par pp lettres b. En pompant (i=2i = 2, on répète vv et yy), on augmente donc le compte d'au plus deux des trois lettres, jamais des trois à la fois. L'égalité des trois nombres est rompue : le mot obtenu n'est plus dans le langage. Contradiction.

C'est la limite d'une pile : elle n'a qu'un sommet et peut apparier deux familles, pas trois simultanément.

Exercice 3

Trace de pile

Dérouler l'évolution de la pile de l'automate reconnaissant {anbn}\{a^n b^n\} (empiler un jeton par a, dépiler un par b, accepter par pile vide) sur l'entrée aabb. Le mot est-il accepté ?

Correction

On note la pile de bas en haut, X étant le jeton empilé :

lettre lueactionpile après
(début)(vide)
aempilerX
aempilerXX
bdépilerX
bdépiler(vide)

Après lecture complète, la pile est vide : le mot aabb est accepté. La hauteur de la pile a compté les a non encore appariés (montée à 22), puis les b les ont soldés un à un.