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Réseaux · C1 Principes · Chapitre 1 · 4 h

Introduction aux réseaux

Ce qu'est un réseau ; LAN, MAN, WAN ; topologies ; commutation de circuits contre commutation de paquets ; débit, latence, bande passante.

En 1969, quatre ordinateurs américains sont reliés pour former ARPANET. Aujourd'hui, plus de cinq milliards de personnes partagent un même réseau planétaire, et vous y êtes connecté en lisant cette page. Entre les deux, aucune rupture technologique unique : la même poignée d'idées, répétée et empilée. Ce cours démonte ces idées une à une.

Ce premier chapitre pose le vocabulaire et, surtout, les grandeurs qui mesurent un réseau. Il paraît descriptif ; il contient déjà la confusion la plus tenace de la matière — celle entre débit et latence — que nous allons désamorcer par le calcul plutôt que par une phrase.

Qu'est-ce qu'un réseau ?

Un réseau informatique est un ensemble de machines reliées pour échanger de l'information. « Machine » se prend au sens large : un ordinateur, un téléphone, une imprimante, un capteur, une voiture. Chacune est un nœud ; les échanges suivent des règles communes, les protocoles, qui occuperont tout le cours.

L'intérêt d'un réseau croît vite avec sa taille : relier nn machines crée de l'ordre de n2n^2 communications possibles. C'est ce qui explique qu'un réseau, une fois amorcé, tende à absorber tous les autres — l'histoire d'Internet est celle de réseaux séparés qui ont fini par se raccorder à un seul.

Classer par la taille : LAN, MAN, WAN

On classe d'abord les réseaux par leur étendue géographique, parce que la distance change les techniques employées.

SigleNomÉtendueExemple
LANLocal Area Networkun bâtiment, un sitele réseau d'une salle de TP, d'une maison
MANMetropolitan Area Networkune villel'interconnexion des sites d'une université
WANWide Area Networkun pays, le mondeInternet, le réseau d'une multinationale

La distinction n'est pas qu'une affaire de taille : un LAN est rapide (courtes distances, faible latence, un seul propriétaire), un WAN est lent et hétérogène (grandes distances, équipements de multiples opérateurs). Internet est le WAN par excellence — non pas un réseau, mais un réseau de réseaux, ce que son nom dit littéralement.

Les topologies

La topologie décrit la forme des liaisons — qui est connecté à qui.

Un réseau réel combine ces formes à différentes échelles : des étoiles locales, raccordées par un cœur maillé. La redondance du maillage est ce qui permet à Internet de survivre à la coupure d'un câble sous-marin sans que l'utilisateur s'en aperçoive.

Commutation de circuits contre commutation de paquets

Voici le choix fondateur, celui qui distingue le téléphone d'antan de l'Internet. Comment transporter l'information à travers le réseau ?

La commutation de circuits, héritée du téléphone, réserve un chemin de bout en bout pour toute la durée de la communication. Le circuit est dédié : débit garanti, mais gaspillé dès qu'on se tait, et le réseau refuse de nouvelles communications quand tous les circuits sont pris.

La commutation de paquets, celle d'Internet, découpe l'information en petits morceaux autonomes, les paquets, envoyés indépendamment. Chaque paquet porte son adresse de destination ; les équipements du réseau le relaient de proche en proche, et différents paquets peuvent même emprunter des routes différentes.

CircuitsPaquets
Ressourcechemin réservépartagée à la demande
Efficacitégaspillée aux silencesremplie par plusieurs flux
Robustessele circuit tombe, tout tombeun paquet se reroute
Garantiedébit garanti« au mieux »

La commutation de paquets a gagné pour deux raisons : elle partage efficacement les liens entre de nombreux flux intermittents (le trafic informatique est fait de rafales, pas de flux continus), et elle résiste aux pannes — si un lien tombe, les paquets suivants contournent. Son prix est l'absence de garantie native : un paquet peut être perdu, dupliqué, désordonné. Rattraper cela sera le travail de TCP, au chapitre 7.

Quiz · 1 question

Pourquoi la commutation de paquets utilise-t-elle mieux les liens du réseau que la commutation de circuits, pour du trafic informatique ?

  • Parce qu'elle réserve un chemin dédié, garantissant le débit à chaque communicationchemin dédié
  • Parce que le trafic informatique est fait de rafales avec des silences ; le partage à la demande remplit les liens avec plusieurs flux au lieu de réserver un chemin qui reste inutilisé aux silencespartage des rafales
  • Parce que les paquets sont toujours transmis plus vite que les circuitsvitesse brute

Réponse : Le trafic informatique est intermittent : on charge une page, on lit, on ne transmet rien, puis on clique à nouveau. Un circuit réservé resterait inutilisé pendant tous ces silences, mais indisponible pour les autres. La commutation de paquets partage le lien à la demande : pendant qu'un flux se tait, un autre passe. Elle ne transmet pas « plus vite » un paquet donné, et elle ne garantit rien — elle utilise mieux la ressource commune, ce qui est l'objectif quand le trafic est fait de rafales.

Les grandeurs : débit, latence, bande passante

Trois nombres mesurent un réseau, et les confondre est l'erreur la plus répandue.

Le débit (ou bande passante, dans l'usage courant) est la quantité de données par seconde qu'un lien peut écouler : en bits par seconde (bit/s, Mbit/s, Gbit/s). C'est la largeur du tuyau.

La latence est le délai pour qu'un bit traverse le lien d'un bout à l'autre : en millisecondes. C'est la longueur du tuyau. On mesure souvent le temps aller-retour (le RTT, round-trip time), celui que renvoie la commande ping.

Ces deux grandeurs sont indépendantes, et c'est le point à graver. Un lien peut avoir un énorme débit et une énorme latence (une liaison satellite : beaucoup de données par seconde, mais un quart de seconde de délai à cause de la distance), ou l'inverse. Le temps total d'un transfert combine les deux :

temps=latencedeˊlai fixe+tailledeˊbittemps d’eˊmission.\text{temps} = \underbrace{\text{latence}}_{\text{délai fixe}} + \underbrace{\frac{\text{taille}}{\text{débit}}}_{\text{temps d'émission}}.

La conséquence pratique est décisive. Pour un petit transfert (une requête web), c'est la latence qui domine : élargir le tuyau ne change rien. Pour un gros transfert (une sauvegarde), c'est le débit qui domine : la latence devient négligeable. Optimiser un réseau commence donc par savoir laquelle des deux grandeurs limite — ce sont deux problèmes différents, avec deux solutions différentes. L'exercice vous le fera calculer, jusqu'au cas extrême du camion de disques durs.

Quiz · 1 question

Un joueur en ligne se plaint de « lag » alors que son forfait affiche 1 Gbit/s. Augmenter le débit à 2 Gbit/s réglera-t-il le problème ?

  • Oui : plus de débit signifie toujours une meilleure réactivitéplus de débit = mieux
  • Non : le jeu envoie de petits messages fréquents ; il est limité par la LATENCE (le délai aller-retour), pas par le débit — qu'il faut réduire, pas élargir le tuyaulimité par la latence
  • Oui, mais seulement si la latence augmente aussilatence en hausse

Réponse : Un jeu en ligne échange de petits messages très fréquents (position, actions). Leur temps d'émission est infime : ce qui compte est la LATENCE, le délai entre l'action et sa prise en compte par le serveur. Doubler le débit n'y change rien — le tuyau est déjà bien plus large que nécessaire. Le « lag » se combat en réduisant la latence (route plus courte, meilleur serveur, moins de sauts), pas en élargissant le tuyau. C'est l'illustration même de l'indépendance entre débit et latence.

À vous

L'exercice attaque la confusion débit/latence par le calcul. Vous mesurez le temps de transfert d'une petite requête puis d'un gros fichier sur le même lien — et vous constatez que la première est limitée par la latence, le second par le débit. Puis vous comparez « transférer 100 To par Internet » à « les transférer par un camion de disques durs », et vous découvrez, chiffres à l'appui, pourquoi le camion gagne.

C'est le meilleur antidote à l'idée fausse que « plus de débit = plus rapide » : cela dépend entièrement de ce qu'on transfère.

Exercice de code

Calculez le temps de transfert (latence + taille/débit) pour une petite requête puis un gros fichier sur le même lien, et comparez « 100 To par Internet » à « 100 To par camion de disques ». Vous verrez pourquoi débit et latence sont deux grandeurs indépendantes qu'on ne doit jamais confondre.

Point de départ

// Temps pour transférer un fichier = temps d'ACHEMINEMENT (la latence, une
// durée fixe pour aller-retour) + temps d'ÉMISSION (taille / débit).
//
//   débit    : combien de bits par seconde le lien peut écouler (bit/s)
//   latence  : temps qu'un bit met à traverser le lien (s)
//
// Attention aux unités : 1 octet = 8 bits ; débits en bits/s, tailles en octets.

function tempsTransfert(tailleOctets, debitBitParSec, latenceSec) {
  const tailleBits = tailleOctets * 8;
  const tempsEmission = tailleBits / debitBitParSec;
  return latenceSec + tempsEmission;
}

// ── À VOUS (1) : deux scénarios ─────────────────────────────────────────────
// Scénario A : une petite requête web de 2 ko sur une fibre à 100 Mbit/s,
//   latence 20 ms.
// Scénario B : le MÊME lien, mais un fichier de 5 Go (une sauvegarde).
const ko = 1000, Mo = 1e6, Go = 1e9;
const Mbit = 1e6;

const tA = tempsTransfert(2 * ko, 100 * Mbit, 0.020);   // à observer
const tB = tempsTransfert(5 * Go, 100 * Mbit, 0.020);   // à observer
console.log("A (2 ko)  :", tA.toFixed(3), "s");
console.log("B (5 Go)  :", tB.toFixed(1), "s");

// ── À VOUS (2) : le camion de disques durs ──────────────────────────────────
// Transférer 100 To d'un data-center à un autre. Deux options :
//   - Internet : lien dédié à 1 Gbit/s, latence 30 ms.
//   - Un camion qui emporte les disques : 4 h de route, mais 100 To « d'un coup ».
// Calculez les deux temps. Lequel gagne ? Que dit ce résultat sur débit vs latence ?
const To = 1e12, Gbit = 1e9, heure = 3600;
const parInternet = 0; // à compléter avec tempsTransfert(...)
const parCamion   = 0; // à compléter (indice : la "latence" du camion, c'est la route)
console.log("");
console.log("100 To par Internet :", (parInternet / heure).toFixed(1), "h");
console.log("100 To par camion   :", (parCamion   / heure).toFixed(1), "h");

Solution

const parInternet = tempsTransfert(100 * To, 1 * Gbit, 0.030);
// 100 To = 8e14 bits ; / 1e9 bit/s = 8e5 s ≈ 222 h ≈ 9,3 JOURS.
const parCamion = 4 * heure;
// Le camion : 4 h de route, peu importe la latence — il « émet » 100 To en un
// seul voyage. Débit effectif : 100 To / 4 h ≈ 55 Gbit/s. Le camion gagne
// très largement (4 h contre 9 jours).

// ── Ce que l'exercice enseigne ──────────────────────────────────────────────
//
// 1. DÉBIT et LATENCE sont deux choses INDÉPENDANTES.
//    - La latence est un DÉLAI (le temps du premier bit pour arriver). Elle
//      domine pour les petits transferts : le scénario A (2 ko) est limité par
//      les 20 ms de latence, pas par le débit — émettre 2 ko à 100 Mbit/s ne
//      prend que 0,16 ms.
//    - Le débit est un VOLUME PAR SECONDE. Il domine pour les gros transferts :
//      le scénario B (5 Go) est entièrement décidé par le débit, la latence y
//      est négligeable.
//
// 2. Le camion de disques est l'exemple canonique : ÉNORME débit (55 Gbit/s),
//    ÉNORME latence (4 h avant le premier octet). On ne l'utiliserait jamais
//    pour charger une page web (latence catastrophique), mais il bat Internet
//    pour déplacer 100 To. « Ne jamais sous-estimer la bande passante d'un
//    camion de bandes sur l'autoroute » — la boutade est un vrai principe.
//
// 3. Conséquence pratique : optimiser un réseau, c'est d'abord savoir si on
//    est limité par la latence (jeux en ligne, requêtes courtes : réduire les
//    aller-retours) ou par le débit (sauvegardes, vidéo : élargir le tuyau).
//    Ce sont deux problèmes différents, avec deux solutions différentes.

Ce que la suite en fait

Vous savez ce qu'est un réseau, comment le classer, comment l'information y circule (en paquets), et comment le mesurer. Reste une question : comment fait-on tenir ensemble tant de protocoles, de techniques et d'équipements différents sans que l'ensemble devienne ingérable ?

La réponse est l'idée la plus importante de tout le cours, celle qui structure Internet et les huit chapitres suivants : le découpage en couches. C'est l'objet du chapitre 2 — et une fois ce modèle en tête, chaque protocole que vous rencontrerez trouvera sa place dans une case précise.

À retenir

Flashcards · 4 cartes

Quelle est la différence entre commutation de circuits et commutation de paquets, et pourquoi la seconde a-t-elle gagné ?
La commutation de circuits réserve un chemin dédié pour toute la communication (débit garanti mais gaspillé aux silences). La commutation de paquets découpe l'information en paquets autonomes, relayés indépendamment de proche en proche. Elle a gagné parce qu'elle PARTAGE efficacement les liens entre des flux intermittents (le trafic est fait de rafales) et RÉSISTE aux pannes (un paquet se reroute). Son prix : aucune garantie native — c'est TCP qui la rétablira.
Quelle est la différence entre débit et latence, et laquelle domine selon le transfert ?
Le débit est la quantité de données par seconde (largeur du tuyau, en bit/s) ; la latence est le délai pour traverser le lien (longueur du tuyau, en ms). Elles sont INDÉPENDANTES. Temps de transfert = latence + taille/débit : la latence domine pour les petits transferts (requête web, jeu en ligne), le débit pour les gros (sauvegarde, vidéo). Optimiser commence par savoir laquelle des deux limite.
Que signifient LAN, MAN, WAN, et qu'est-ce qui distingue un LAN d'un WAN au-delà de la taille ?
LAN : réseau local (bâtiment, site). MAN : réseau métropolitain (ville). WAN : réseau étendu (pays, monde — Internet). Au-delà de l'étendue : un LAN est rapide, à faible latence, avec un seul propriétaire ; un WAN est plus lent, hétérogène, réparti entre de multiples opérateurs. Internet est un WAN — plus précisément un réseau de réseaux.
Quelle topologie domine aujourd'hui les réseaux locaux, et pourquoi le cœur d'Internet est-il maillé ?
L'ÉTOILE domine en local : chaque machine se relie à un commutateur central, si bien qu'une coupure de câble n'isole qu'une machine et que le central arbitre les échanges. Le cœur d'Internet est MAILLÉ (chemins redondants) pour la résistance aux pannes : plusieurs routes mènent au même endroit, donc la coupure d'un lien est contournée sans interruption visible.